Interview

Interview de Craig et Don Thomas

par Bradis Jackmoll. 18 nov 2014

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Craig & Don Thomas est un projet ambitieux, comment vous est venue l’idée de vous lancer dans une telle aventure ?

DT : Oui c’est vrai, c’est un gros truc. Je ne suis pas sûr que nous nous en soyons rendu compte au début. En fait, ce qui nous intéressait, c’était la matière d’image du roman-photo. Nous voulions utiliser ce style pour raconter une histoire qui nous plaise. Comme rien n’existait dans le genre, nous avons décidé de nous y mettre.

C’était il y a longtemps ?

C : Oui, c’était pendant des vacances que nous avons passé en Corse en 2003 en famille. C’est là que tout a commencé, l’idée des deux personnages, le type de costume, les décors du château, le chronolabe. Nous avons aussi commencé à écrire le synopsis de l’histoire même si à ce stade nous ne dépassions pas l’époque du château. Nous commencions à percevoir la réalité de ces personnages, à évaluer leur caractère, leur manière d’être, à ressentir leur propre personnalité. C’était exaltant.

DT : Nous avons rapidement su quel aspect auraient les personnages, même s’il a fallu ensuite du temps pour affiner les costumes. C’est d’ailleurs une amie qui crée des vêtements de scène qui a réalisé la tenue de lutteur de Don Thomas. Quant à celle de Craig, nous l’avons mise au point à partir d’une salopette professionnelle et de bretelles de cuir trouvées dans les stocks militaires des puces de Clignancourt.

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C : Il nous a fallu presque un an pour écrire le scénario, cela peut paraitre long – c’est long – mais il faut bien avoir à l’esprit que tout le travail que nous avons fourni l’a été sur du temps pris le soir ou le week-end.

DT : Une fois que nous nous sommes mis d’accord sur l’ensemble du scénario, j’ai débuté le crayonné des planches. Comme il se passe pas mal de choses dans les différentes époques de l’histoire, il nous a fallu 96 pages pour faire entrer le tout dans les cases.

Et ensuite comment avez-vous fait pour produire toutes ces images ?

DT : Nous avions parlé de ce projet à un ami qui s’occupe d’images 3D, il était très intéressé à l’idée de travailler avec nous et de créer les décors de l’histoire. Malheureusement, bien que ses compétences aient été excellentes d’un point de vue technique, nous ne nous sommes pas entendus sur le style et avons vite compris qu’il faudrait nous même créer les images dont nous avions besoin.

Et vous saviez utiliser des logiciels d’image 3D

DT : Justement, c’est là qu’était le problème, pas du tout, d’autant qu’en plus ce genre d’images ne m’intéressaient pas. Les bagnoles brillantes, les filles plantureuses qui n’existent pas et les architectures à effets, ce n’est pas du tout ce qui me fait vibrer. Pourtant, il a fallu rapidement acquérir ces compétences. J’ai suivi une formation d’une semaine pour connaitre les rudiments de la 3D. Les débuts ramaient donc d’autant plus que je découvrais le logiciel, avec toutes les erreurs de débutant que l’on imagine.

C : Je m’y suis mis aussi, j’ai appris la modélisation dont j’ignorais tout. J’ai fabriqué des objets que Don Thomas intégrait ensuite dans un logiciel de rendus pour les texturer et sortir ensuite les images éclairées. Nous avons échangé beaucoup de fichiers entre Paris et la Côte d’Azur.

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Vous n’avez pas cherché à trouver quelqu’un dont c’est le job et qui aurait été plus à l’aise avec le style d’images que vous souhaitiez ?

C : C’aurait été parfait, mais il faut se rendre compte que notre scénario n’a pas été écrit dans un sens de productivité. Il y a un nombre de décors et d’objets très importants. Cela veut dire qu’il aurait fallu trouver quelqu’un qui veuille bien passer des dizaines, voire des centaines d’heures sur ce projet sur lequel il n’y avait pas d’argent. Nous l’aurions rémunéré, comme la personne prévue initialement, avec de petites sommes mais en fin de compte, nous avons opté pour le « on fait tout ».

Dans ce cas, il aurait peut-être été plus pratique de passer par un éditeur qui puisse avancer un budget ?

DT : Nous nous sommes rapidement rendu compte que ce ne serait pas possible. Il n’existe pas de produit similaire dans l’édition actuellement et donc l’estimation, le business plan est totalement aléatoire. Sachant d’autre part que nous n’avons pas mis en œuvre ce bazar pour faire de l’argent, sinon, il aurait mieux valu faire autre chose, mais pour se faire plaisir et faire vivre les deux personnages en toute liberté.

Je crois qu’à la base, ce projet ne peut être rentable, c’est des heures de production d’images, de photos, de travail devant l’écran qui ne peuvent au final être payées, c’est presque une production de film pour faire un récit imprimé. Pas rentable mais c’est une épopée et une histoire qui nous tient à cœur, rendue possible par le temps que nous y avons passé.

C : Oui, d’autant que passer par un éditeur aurait sans doute changé le contenu, voire l’état d’esprit de notre travail. C’est avec ses défauts – et il y en a beaucoup – que ce récit nous plait à une époque où beaucoup de créations ont une apparence irréprochable et un esprit, un contenu aléatoire.

Ce n’est pas un raccourci un peu rapide çà ?

C : Si, certainement, mais c’est un peu ce que nous ressentons par rapport aux bandes dessinées à succès. Même s’il y a bien entendu des choses de qualité. Nous, notre point de vue est différent, lorsque nous parlons d’influences telles que la série « Les mystères de l’Ouest », ou « StarTreck », c’est justement le coté un peu cheap qui nous plait. Il y a eu il y a quelques années un film sur la série des mystères de l’Ouest, un vrai grand film avec Will Smith et une énorme production, des grands trucs faits en 3D et des images parfaitement réalisées. J’ai vu ce film et me suis copieusement ennuyé. Pas de rambardes sciées pour les bagarres ni d’éternels objets de déco – toujours les mêmes – dans les rues semblables entre les différents épisodes. Nous avons cherché justement à retrouver cette forme de « naïveté » de l’image, et parfois même du récit.

DT : Tu parlais de StarTreck, il y a là aussi une matière d’image magnifique avec des scènes d’extérieur éclairées par plusieurs sources et un fond peint sur le mur d’un studio. Cette série sans le carton-pâte ne vaut plus grand chose, elle perd de son humanité, de son aspect petit théâtre de la bricole. C’est ce qu’on disait, on fait du Roman-pâte. C’est ça qui nous plait.

Cela permet d’une certaine manière d’humaniser les images 3D qui comme je disais, ne sont théoriquement pas ma tasse de thé.

Et donc lors de vos début, vous avez trouvé comment faire les décors, mais les photos, les comédiens, les costumes, vous saviez vraiment où vous alliez ?

DT : Pas vraiment. Je crois même que l’on souhaitait au début nous occuper des photos nous mêmes.

C’était en réalité impensable. Nous avons eu une chance inouïe de rencontrer le photographe Alexandre Lardeur. Nous lui avons exposé le projet qu’il a regardé attentivement, puis il a dit « ça me plait ». « Tu veux bien faire les photos ? On a pas beaucoup de ronds et il y a beaucoup de travail », « Oui, c’est chouette, ça marche, je vous fais les photos ». Nous étions ravis qu’il fasse les photos mais je ne pense pas que nous nous rendions compte à quel point son savoir-faire a été important. Les photos étaient toutes difficiles à faire car il fallait qu’il s’inspire du crayonné pour imaginer l’angle perspectif et ensuite prendre l’image la mieux jouée. Tout serait resté à l’état de projet sans lui.

C : Il y a eu de nombreuses séances de prises de vues, avec des amis, des gens qui croyaient également dans ce projet. Je me rappelle par exemple de la séance avec Zuska. C’est dans le monde ferroviaire. Nous sommes censés être en extérieur nuit dans des décors de gares perdues. Zuska avait un petit manteau de fourrure et il faisait en plein été une chaleur à crever sous les projecteurs, c’était à tomber dans les pommes, on s’essuyait le visage en permanence.

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DT : Certaines photos nécessitaient des mises en œuvre complexes, l’éclairage avec la torche, la suspension à une corde lorsque l’on descend dans le puits, les sauts, lorsque l’on est assis sur les ânes, mais bon je ne veux rien dévoiler. Ce qui est génial, c’est qu’au final ces photos s’intégraient toujours dans le décor de manière suffisamment réaliste. Ensuite, il a fallu choisir chaque image et surtout la détourer. C’est une assistante qui s’est tapée tout le boulot avec brio, elle en a détouré des dizaines et des dizaines. Après, je me suis occupé des incorporations, de la mise en page et de la composition des bulles.

Je comprend que ce n’est pas une mince affaire, mais j’aimerais revenir sur le style que vous employez, il y a beaucoup à lire, vous ne trouvez pas ?

C : C’est vrai, c’est assez « littéraire », ils parlent un peu comme dans un livre, il y a du texte. Cela peut nous être reproché mais d’un autre coté, c’est aussi ce qui nous plait. Il faut le temps d’évoluer avec eux dans cette histoire. J’aime quand il faut prendre le temps, un peu comme au cinéma où l’on prend le temps de se poser, de réfléchir à ce que l’on voit.

DT : C’est vrai, cela me fait penser à la première version de l’histoire qui était totalement indigeste. Je pense que nous sommes arrivés à présent, avec l’aide d’une excellente relectrice, à un juste équilibre.

Craig & Don Thomas agissent de manière étonnement neutre dans certaines situations sensuelles ou même sexuelles. Ne craignez-vous pas que le lecteur se trouve frustré par ce comportement ?

DT : Si l’on aime les BD érotiques, on restera sur sa faim, c’est certain. Je reconnais qu’il existe un décalage important entre l’aspect cagoule et caoutchouc des deux personnages, et leur comportement en ambiance libertine. Mais c’est justement ça qui nous fait marrer, ce sont de grands naïfs, ils ne voient et ne comprennent rien à ce qui est d’ordre sexuel alors qu’ils sont fréquemment immergés dans des scènes érotiques, notamment dans la scène où Madame tente de s’amuser avec Craig par exemple.

C : Seul leur devoir compte et d’une certaine manière, c’est ce qui est drôle. D’un autre coté, tout l’univers que nous décrivons tourne quand même autour de la sexualité. Il y a en fait une double lecture possible de ces aventures, au premier degré, deux braves types tentent de faire « ce qu’il faut » au travers d’embuches et de rebondissements multiples. Dans une lecture plus en filigrane, on se rend rapidement compte que des symboles essentiels jonchent leur parcours, le château, une tête monumentale à la Z comme Zardoz, le labyrinthe, leur quête, leurs voyages et je pense que le véritable sens de cette histoire se cache dans l’interprétation que l’on pourra faire de tous ces éléments, un peu comme dans un rêve.

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Pour conclure, je vous demanderai où est-ce que vous en êtes de dans l’avancement de vos travaux?

C : nous avons terminé la moitié des planches, d’où la sortie des volumes un et deux. Comme nous avons choisi de publier l’histoire sous la forme d’un tabloïd, nous divisons donc l’histoire de 96 pages en quatre volumes. Il reste encore à créer les couvertures.

Pour les planches restantes, le travail est très avancé. Les deux tiers des décors sont prêts, toutes les photos ont été détourées, il va falloir mettre en œuvre les décors restants, créer des personnages numériques, calculer les images et avancer sur les incorporations, la relecture. Nous prévoyons de sortir le volume trois dans six mois et le quatre dans les six mois suivants. Tout sera imprimé dans un an.

DT : Ce qui ne nous empêche pas de penser à la suite. C’est vrai que l’on aurait pu s’activer un peu plus et passer moins de temps sur cette première aventure, mais bon, nous avons gagné en expérience. On ne manque pas d’idées pour la suite. Un synopsis est quasiment prêt. Nous sommes en train d’étudier la méthode de mise en œuvre qui sera certainement plus rigoureuse et moins chronophage.

L’idée serait de sortir une aventure en deux volumes (48 pages) en un an. C’est tout à fait possible maintenant que nous avons l’expérience de la première aventure.

A suivre donc.

B.J.

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Un véritable roman-photo en format tabloid